Premier Chapitre
Il s’appuie de toute sa masse sur ses jambes et s’élance comme un félin, le buste en avant, les jambes tendues. Le vol paraît durer une éternité. Une éternité de liberté durant laquelle il observe la rivière qui façonne son monde et où se rejoint une faune qui lui est interdite encore d‘approcher, mais une flore qu’il connait et apprend les propriétés depuis sa plus petite enfance.
La rivière naît d’un petit point d’eau autour duquel s’abreuvent les êtres qui peuplent l’île. Autour de cette source rafraichissante s’amasse une peuplade de diverses espèces animales et végétales. Une panthère se revigore en prévision de quelques parties de chasses durant lesquelles il faudra être patient. Celle ci recouvre totalement une expédition de fourmis, inconsciente de l‘animal qui se trouve au dessus. Non apeurées, - les fourmis ne connaissent pas la peur -, par la nuit soudaine que provoque l‘ombre de l‘animal sur ces dernières, elles repartent en direction de la fourmilière chaleureuse : la découverte du monde s’arrête abruptement par un océan de molécules d’eau.Un oiseau semblable à un cacatoès vient se poser sur un morceau de tronc flottant au milieu du point d’eau. Il déploie fièrement ses longues ailes mélangeant les couleurs criardes. Turquoise se mélange au jaune et s’entrecroise avec le vert. Le bout de ses plumes colorées de violet rappelle les tâches fuchsias qui parsèment son corps. Il s’impose en poussant son cri, comme un maître de conférences cherchant le silence en levant les bras. Puis, démonstration effectuée, l’oiseau s’envole au plus haut des arbres et part dans une direction que lui seul connait désormais.
D’autres animaux s’ajoutent à ceux déjà présent, sans aucune hésitation. Autour de ce point où tous peuvent s’abreuver, la paix règne. Le fauve boit à côté du gibier, l’ours ne prête pas attention au serpent qui se faufile entre ses pattes, le singe côtoie le lémurien contre qui il a pourtant plaisir à lancer des noix de cocos et d’autres fruits qui passent par là lorsqu’ils ne sont pas dans cette enceinte incroyable.
Ce melting pot de couleurs, de morphologies et de comportement donne au décor une diversité inattendue, de celle qu’on voit dans les livres élogieux de la simplicité de la nature. Oui, très simple. La loi du plus fort, du plus rapide est ici évincé et règne seulement le calme et une atmosphère divinement paisible. Comme si un possible Dieu avait voulu créer ici l‘endroit dont il serait le plus fier, un jardin secret, caché, que l‘humanité -entre autre- ne pourrait pas remodeler à sa manière. Qu‘on laisse tranquille ce point d‘eau, il pourrait bientôt n‘être plus que le seul endroit harmonieux de ce monde. Longtemps, en s’inspirant de la nature, les hommes ont pensé que les spermatozoïdes choisis pour la fécondation étaient simplement les plus rapides, les plus forts. La terre était par conséquent, suivant cette logique, peuplée de vainqueur. S’ils avaient pu imaginer un jour un tel endroit, ils auraient compris que peuple la Terre ceux qui s’y sentent à l’aise et en communion avec le monde. Et que les âmes qui ne se sentent pas à leur aise se s’affaire pas plus longtemps.
Mauvais calcul. Le saut est trop court, la terre ferme paraît déjà inaccessible. Il faut une issue de secours. Par chance, comme il l’a entendu faire dans certaines histoires de ses aînés, il attrape difficilement une liane et du fait de son élan se balance facilement non loin du bord rocheux. Il se lâche une fois assez proche et retombe rudement sur des cailloux. Le fait d’être pieds nus ne le dérange plus et les nerfs sensitifs de sa plante et de ses talons ne sont plus stimulés par de tels chocs. Il fait volte face et donne un coup d’œil vers son sauveur. C’est un arbre recouvrant totalement la dangereuse rivière. Dangereuse pour le moment. Un jour viendra elle sera domptée et avec des efforts supplémentaires elle sera sujet à une communion délicate. Puis viendra une osmose parfaite et génératrice du retour à la vie animale, nécessaire au rite de l‘élévation de l‘âme qui est coutume de son peuple.
Il marche le long du bord rocailleux surplombant la rivière. La source d’eau s’affine sur quelques pas et laisse place à une rivière tumultueuse, peuplée de saumons voyageant vers le delta de ce cours d’eau, source de leur histoire. On observe également des grenouilles sautant de nénuphars à la terre et de cette même terre à d’autres nénuphars. Des coléoptères divers se nourrissent de bêtes encore plus petites qui tentent de s’aventurer dans cette éreintante jungle aquatique.
La rivière se ramifie plus loin encore en de plus petits bras.
Calme plat.
Gigantesque cascade.
Une chute d’eau équivalente à dix fois la taille des plus hauts arbres occupant l’île qui donne directement dans… l’Océan ; voyageur.
Un orage se prépare. Déjà des vagues claquent contre les murs de bétons sensés protéger les véhicules circulant en file indienne. Sans se soucier de l’homme qui, partageant sa vie avec la honte d’un passé pathétique ancrée en lui, se bat contre le vent pour fuir, une fois de plus. Le vent fouette ses yeux et retourne sa capuche sur son visage. Effet inverse de celui désiré. Un amas de pierre infranchissable avec une telle tempête lui barre la route. La mer monte. La mer est sous l’emprise d’une rage terrifiante. Hurlant son désir de se déchainer, cherchant obstacle où calmer sa frénésie.
Virtuose de la révolte.
L’homme regarde, les yeux écarquillés, deux grosses vagues convergeant toute les deux vers lui. Un instant il se sentit revenir à l’état sauvage, prêt à tout pour survivre.
Il hurle. Quel plaisir cela lui procure. Il recommence à hurler, en levant les bras cette fois ci. Jouissif retour à la liberté.
L’homme retire son pull en coton ne protégeant aucunement du froid et le gênant plutôt dans ses gestes. Il entreprend de nager le plus loin possible. Toujours plus de vigueur, la mer est indignée d’un tel affront, la souiller quand elle exprime avec furie sa colère fût impensable autrefois.
Les vagues le ramènent sans cesse au pied du mur séparant le monde qu’il désire quitter et le monde auquel il s’épuise à appartenir. Le monde bestial.
Mais ses tentatives ne sont pas toutes vaines, elles lui permettent avec un surplus d’acharnement dans des gestes pas si inutiles de s’écarter et de s’enfoncer encore plus loin dans cette folle bataille de vague.
Soudain il se sent léger. La mer ne le repousse plus, au contraire, elle l’accepte. Plus même, ils sont en totale symbiose, se respectant mutuellement. Quelques secondes sous l’eau lui suffisent cependant pour se rendre compte qu’il s’éloigne dangereusement de la vie réelle. Et de la rive. Ce n’est pas possible de rester ici. Ses jambes fatiguent. Tant pis, encore quelques secondes de bonheur. C’est tellement intense et étrange à la fois. Il ferme les yeux, se sent partir. Dormir ?
… dans la forêt, vite. Je suis poursuivis, mais qu’est-ce qu’est !? C’est trop gros pour être un félin. Mais il présente une posture identique. Ca me semble dangereux tout droit, je prends à droite ou à gauche ? Pas le temps d’y réfléchir, à droite. C’est une cascade, pas le temps de faire demi-tour. Je saute, question de vie ou de mort. Quoique, stop. Tentons plutôt le dialogue. Il s’approche mais n’a pas l’air dangereux. Confiance, je me lance en quête de le caresser. Seulement ce n’est plus un geste inconscient. Je suis obligé de penser à lever mon bras pour me rendre compte que j’étais jusque là à quatre patte. Autant rester comme ça, on se sent plus en sécurité. J’approche ma main. Doucement. Il est en face de moi mais ne m’apparaît toujours pas, je ne vois qu’un voile noir que ma main transperce aisément. J’ai compris.
Bonjour mon ombre.
Réveil alarmé. L’homme ne sait pas où il est. Que lui est il arrivé après s’être laissé bercé par la mer maternelle. Est il vraiment allé se mouiller avec courage, a-t-il vaincu avec détermination le mur moral érigé par son esprit, l’empêchant de se laisser aller ? Il en est persuadé, il ne reste plus qu’à réitérer l’acte.
Et que signifiait ce rêve étrange.

